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Yémen : La guerre éradique le syndicalisme et détruit les droits des travailleurs

2019-07-05

Achraf Rifi

 

Les manifestations ont progressivement disparu à cause de la guerre qui a imposé une atmosphère hostile au travail syndical au Yémen. Les violations contre les droits des travailleurs et syndicalistes ont de leur côté connu une nette hausse au cours de ces quatre années de guerre ; des travailleurs et des syndicalistes ont en effet été victimes de prison, d’agression, de meurtre et de poursuites. Les violations ‘habituelles’ contre les travailleurs n’existent plus au Yémen et ont laissé place à des pratiques meurtrières et sanguinaires.

Dans les régions contrôlées par les Houthies, les syndicats ont dû fermer leurs portes en essayant de mener leurs tâches à distances. Pour les syndicats implantés dans les régions contrôlées par le gouvernement, la situation n’est pas meilleure vu que les autorités prétextent les conditions difficiles de la guerre pour ne répondre à aucune des requêtes des travailleurs.

Mohamed Hamzi, dirigeant du Comité syndical de la société pétrolière à Sanaa, a été emprisonné plus d’une fois pour ses activités syndicales et pour avoir dévoilé des dossiers de corruption et de mauvaise gestion de la société. L’année dernière, Mohamed Hamzi a été suspendu de son travail par les responsables de l’entreprise, des responsables désignés par les Houthis, pour avoir diffusé, sur les réseaux sociaux, des informations jugées nuisibles à la société. En avril dernier, quatre dirigeants du même comité ont été arrêtés pour avoir refusé d’être payés par le riyal électronique. Ces arrestations et pratiques ont aussi visé des dirigeants du

Syndicat des journalistes yéménites qui ont été forcés de quitter le pays depuis le début de la guerre.

Nabil Asidi, membre du conseil du Syndicat des journalistes yéménites, a expliqué que la guerre a envahi toutes les régions du pays et qu’elle a détruit la stabilité du Yémen où même les composantes de la société civile, et à leur tête les syndicats et le syndicats des journalistes (premier organisme qui a été visé en étant privé de la subvention financière) n’ont pas été épargnées. Asidi a ajouté que la guerre a atteint les journalistes violemment puisque les derniers ne bénéficient plus de leurs salaires, qu’ils sont emprisonnés, agressés, menacés et assassinés. L’intéressé a indiqué que la guerre a suspendu tous les évènements complémentaires de l’action syndicales et a dispersé les membres du conseil du syndicat ; un conseil qui ne s’est pas rassemblé une seule fois depuis le début de la guerre.

Nabil Asidi a affirmé que les syndicalistes qui sont restés au Yémen sont victimes de grandes pressions à cause des dangers qui les entourent. Rappelons dans ce cadre que le Syndicat a été cible de grandes répressions lors des rassemblements protestataires organisés à son siège en 2015 contre les violations des journalistes et des médias. Suite à ces répressions, le syndicat s’est vu obligé de fermer son siège de Sanaa.

Depuis des mois, les syndicats, les travailleurs et les fonctionnaires des assurances à Aden organisent des rassemblements protestataires pour appeler au déblocage des 30% décidés par le Conseil ministériel en faveur de tous les fonctionnaires et pour protester contre le retard salarial.

Face à ces mouvements, les autorités continuent de fermer les yeux bien qu’Aden soit contrôlé par le gouvernement légitime qui ne

réagit ni aux protestations, ni au port des brassards rouges et encore moins aux grèves partielles.

Plusieurs dirigeants syndicalistes ont été harcelés par le directeur-général de la direction régionale des assurances et des pensions à Aden qui a obligé la présidente du comité syndical des fonctionnaires de la direction, Mirvet Salam, à choisir entre son poste ou son siège syndical. Les syndicalistes ont dénoncé cette pression et ont expliqué qu’il s’agit là d’une grave violation de la liberté syndicale. La guerre qui a détruit les ports et l’infrastructure et a figé les activités commerciales, a aussi créé une situation très difficile pour les syndicats.

Vu que les parties prenantes au conflit ne respectent pas la loi internationale et le principe de protection des civils, plusieurs travailleurs yéménites sont morts sous les bombardements. A titre d’exemple, quatre éboueurs sont décédés dont trois qui étaient, au moment des faits, en train de travailler dans la ville de Sanaa.

Les salaires :

La guerre a imposé une situation désastreuse pour les travailleurs qui sont privé d’assurance maladie, de salaires voire de travail. Parmi les pires violations commises contre les travailleurs au Yémen, figure en effet le problème des salaires suspendus à cause de la guerre. En somme, la suspension du travail syndical et civil a impacté entre 3 et 5 millions de familles qui n’ont plus de quoi gérer leur quotidien.

De la fragilité à l'annulation :

Le grand syndicaliste Abdelbari Tahar, a expliqué que le régime d’Abdallah Salah a affaibli le travail syndical, civil, politique et partisan ; lors du putsch du 21 septembre 2014, mené par Salah et les Houthis, l’état des lieux de ces activités été fragilisé et les

concernés en ont profité pour les abolir une fois pour toutes et en toute facilité. Tahar, ancien président du Syndicat des journalistes, a assuré que la fragilité connue sous le régime de Salah a facilité la mainmise des Houthis, aidés par la guerre aussi, qui ont achevé ces mouvements. Et d’ajouter que la réalité imposée par les Houthis a achevé l’action syndicale dans les gouvernorats du nord alors que les autorités légitimes au sud ne prêtent aucune attention aux libertés syndicales et politiques ; en somme au Yémen, il n’y a que les milices armées et le travail militaire qui comptent face à la disparition de la vie, civile, syndicale, journalistique et politique.

Abdelbari Tahar a expliqué que les syndicalistes évoquent le blocage de l’activité commerciale, intimement liée à l’action syndicale, alors que les ports, principale base du commerce, sont bloqués aussi bien au sud qu’au nord. Et d’ajouter que la pêche et les entreprises commerciales qui existaient avant ne sont plus et qu’il est donc presque impossible aujourd’hui de parler d’une formation ou de législations qui puissent faire face à ces difficultés.

L’intéressé a évoqué le drame des pêcheurs rappelant le cas des 40 pêcheurs qui ont été assassinés, au début de la guerre, alors qu’ils naviguaient. Les pêcheurs sont en effet victimes d’assassinat et de kidnapping et plusieurs d’entre eux, qu’ils soient issus du sud ou du nord, ont été obligés d’arrêter leurs activités de peur pour leur vie. Cette situation a grandement impacté les travailleurs dont les postes sont liés à la fonction publique et au commerce dans les entreprises économiques.

Parier sur la souffrance :

Tahar a estimé que les Houthies et le gouvernement légitime parient, tous deux, sur la souffrance des citoyens. De son côté, l’Alliance arabe a aggravé la catastrophe en poursuivant les bombardements et la destruction de l’infrastructure. Cette situation

est visible et il suffit de suivre les informations relayées par les agences et les organisations internationales qui affirment que le Yémen vit la pire crise au monde ; une crise qui a touché la vie de tous les citoyens de toutes les classes pour atteindre, le plus, les plus démunis qui n’ont plus de quoi gagner leur vie et qui cherchent à quitter le pays.

Questionné sur la situation des libertés publiques (liberté syndicale et liberté d’expression), Tahar a indiqué que la marge des libertés est très limitée sous le régime de Salah et que les législations et lois ne protègent pas ces libertés affirmant que le putsch du 21 septembre et la guerre ont fini de détruire le peu qui en restait. Et d’ajouter que la question des libertés et de la démocratie est absurde dans un pays qui vit une guerre.

Cela a été visible pour nous lorsque des dirigeants syndicaux se sont excusés de ne donner des déclarations sur la situation syndicale ; une restriction que nous comprenons bien vu la circonstance.

Cette image dramatique de la situation syndicale au Yémen a besoin de soutien pour que le rôle syndical retrouve sa place pour défendre les droits des travailleurs et des civils et pour instaurer, de nouveau, la paix et la stabilité dans ce pays frappé, en plein cœur, par la guerre.