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Les mouvements de protestations en Iraq : Faire face à la détérioration économique et sociale à l'impasse politique

2018-07-29

Karim Ben Mansour

 

La République iraquienne et surtout les gouvernorats du sud connaissent une grande intensification des protestations populaires qui dénoncent les conditions économiques, sociales et politiques que vit le pays quinze ans après l'invasion américaine.

Les protestations iraquiennes rappellent les manifestations des peuples des pays qui ont connu le Printemps arabe et qui ont appelé à la chute des régimes qui ont conduit leurs Etats à une faillite économique et sociale menaçant des générations entières.

Les manifestations de l’Iraq ont démarré au gouvernorat de Bassorah, 560 kilomètres au sud du pays, deux semaines avant que les mouvements n’atteignent tous les gouvernorats du sud et du centre à l’instar de Dhi Qar, Babylone, Kerbala, Maysan, Diwaniya, Nadjaf, Nassiriya et, plus récemment, la capitale Bagdad.

Onze personnes sont décédées alors que plus d’une soixantaine ont été blessées depuis le début de ces manifestations sans compter les centaines d’arrestations. Des protestataires ont atteint un champ pétrolier à l’Est de Bassorah alors que d’autres ont coupé un passager frontalier du côté du Koweït. Depuis le début des incidents, Internet a été coupé sur tout le pays alors que l’Iraq ainsi que le Koweït ont renforcé leur présence sécuritaire dans les régions qui vivent les perturbations.

Ces protestations sont guidées par des jeunes ‘rêveurs et instruits’ qui subissent le chômage dans un pays déchiré par la guerre, la

scission ethnique et l’expansion du terrorisme. L’ironie est que les protestations ont démarré de Bassorah qui représente l’un des plus riches gouvernorats du pays avec une production de 4 millions de barils de pétrole quotidiennement soit 90% de la production iraquienne ; la Bassorah est aussi connue pour être sécurisée puisqu’elle est située dans une région loin du danger de Daech et de la guerre syrienne. Toutefois, ces données ne peuvent plus faire oublier que l’Iraq vit une crise économique, sociale et politique étouffante qui dure depuis des années et qui empire avec les interventions étrangères et les coûts de la guerre contre le terrorisme.

La crise économique et sociale :

Il suffit de se pencher sur les composantes et caractéristiques de l'économie iraquienne pour comprendre qu’elle se base sur le pétrole dont les prix ne cessent de se dégrader depuis 2014 et le contrôle de Daech sur des champs pétroliers à l’ouest et au nord du pays. La Banque mondiale a d’ailleurs indiqué que l’économie de l’Iraq passe par une grande crise à cause de plusieurs données dont, essentiellement, les guerres successives (celle de Daech aura coûté 100 milliards de dollars) ; cette guerre a certes conduit à la défaite de Daech au Mossoul mais elle n’a pas réussi à réduire les dégâts sur l’économie nationale.

Dans son rapport sur les ‘horizons économiques Iraq 2018’, la Banque Mondiale a déclaré que le taux de pauvreté parmi les Iraquiens est passé de 18,9% en 2012 à 22.5% en 2014 alors que le gouvernement a annoncé que le même taux a atteint les 35% en 2017. En ce qui concerne la participation des jeunes (15-24 ans) au marché du travail a connu une baisse remarquable depuis le début de la crise allant de 32.5 à 27.4%.

Le taux de chômage a aussi augmenté pour atteindre, surtout, les classes les plus démunies ayant l’âge (25-49 ans) de travailler pour atteindre, auprès des jeunes, plus de 40% en 2018.

Les promesses économiques du chef du gouvernement, Haïder al-Abadi, n’ont pas abouti puisque le taux des salaires du secteur public et des domaines gérés par l’Etat coûtent environ 70% du budget général ce qui impacte le développement de l’infrastructure alors que la chute des prix du pétrole depuis 2014 a conduit à l’incapacité du gouvernement à appliquer ses plans et à payer les salaires de plus de six millions de fonctionnaires qui représentent environ 45% des travailleurs du pays.

La détérioration du niveau de vie, l’émergence d'indicateurs de pauvreté et de marginalisation, la décadence du revenu individuel et des services quotidiens (électricité, eau, éducation, santé, logement et chômage) et l’écart social grandissant ont fini par provoquer une grande colère dans la société iraquienne qui a préféré les protestations pacifiques pour réclamer ses droits.

Les protestataires ont fait porter la responsabilité de la crise aux politiciens et aux partis au pouvoir en les accusant de corruption et en expliquant que la crise est essentiellement due à la mauvaise gouvernance et à l’absence des lois qui luttent efficacement contre la corruption.

L’Iraq est considéré parmi les cinq pays les plus corrompus au monde avec la 169e place mondiale selon Transparency International. Des rapports internationaux indiquent que plusieurs grands responsables sont impliqués dans différentes affaires de corruptions, certains d’entre eux ont même quitté le pays de peur des poursuites juridiques.

Transparency International a déclaré que les partis politiques en Iraq sont les plus entités les plus corrompues au pays suivies par le Parlement, la justice et l’institution militaire.

Récemment, les autorités libanaises ont livré l’ancien ministre du Commerce iraquien, Abdelfalah Soudani, à Bagdad. L’intéressé est accusé de détournement de fonds publics ce qui prouve que la corruption est devenue un vrai phénomène en Iraq ce qui a amené le peuple à prendre la rue pour s’y opposer.

De son côté, la Commission de l'intégrité (Nazaha) a indiqué, dans son rapport publié en 2016, que plus d’un milliard de dollars (un billion de dollars) ont été versé dans les budgets iraquiens depuis 2003 alors que les services de base sont devenus pires qu’ils ne l’étaient au temps de la guerre. D’autres rapports indiquent encore qu’il existe plus de six milles contrats fantômes en Iraq qui ont permis le détournement de dizaines de milliards de dollars.

Cette régression économique et sociale et la propagation de la corruption est une résultante logique et naturelle de la situation politique du pays où les milices armées, relevant de plusieurs partis politiques, travaillent pour le compte des pays voisins.

La crise politique et la responsabilité des partis :

Au cours des dernières années, l’Iraq a connu une grande crise politique qui a été couronnée par le scandale du trucage des élections législatives où la commission d’enquête parlementaire a indiqué que trois millions de cartes électorales ont été truquées au cours des élections organisées le 12 mai dernier.

L’opération de trucage des élections a amené le gouvernement à aller vers le décompte manuel pendant que les angoisses de voir le pays se tourner vers une scène de conflit entre des partis politiques

cherchant à accéder aux postes importants pour servir des parties étrangères.

Le fait que des milliers de protestataires se soient placés devant les sièges des partis politiques – comme cela s’est passé avec l’organisation Bader pro Iran où un protestataire est décédé – prouve que le peuple en veut aux partis politiques sectaires.

Malgré les tentatives du chef du gouvernement, Haïder al-Abadi, pour faire taire les protestataires, tantôt par la force tantôt par des promesses, les manifestants continuent d’accuser les autorités et les partis politiques d’être responsables de la crise du pays. A Bassorah, les protestataires ont scandé que le peuple veut le départ des partis au pouvoir, un slogan qui ressemble beaucoup à ceux employés au cours du Printemps arabe en 2011.

Quelques tendances politiques montantes, à l’instar du mouvement Sadrist, ont exigé que les mouvements continuent d’être pacifiques pour pouvoir les soutenir.

La crise politique que connaît l’Iraq a été résumée par l’écrivain Patrick Coburn dans un article publié par le journal britannique The Independent où il expliqué que la colère populaire contre la classe politique, arrivée au pouvoir en 2003, explique les avancées de l’Alliance ‘Saairun’ qui appelle à des réformes politiques et sociales et qui a, pour principal slogan, ‘bâtir un Etat civil, un Etat de la citoyenneté et de la justice sociale’. Patrick Coburn a indiqué que le faible taux de participation aux élections (44.5%) confirme que la majorité des Iraquiens pensent que rien ne changera indépendamment des résultats des élections.

Les récentes mouvements protestataires a changé la mise pour tout le monde y compris pour les partis politiques appuyés par les Etats voisins. Les jeunes iraquiens ont décidé de lancer leur propre

initiative pour faire face à leur réalité et pour changer leur avenir pacifiquement.