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Algérie : Des dizaines de journalistes arrêtés pour avoir lancé des appels à la lutte contre la corruption

2018-12-22

Saïd Boudour

 

Dix années après la révision du Code pénal algérien, après l’annulation de la peine de prison pour les délits commis dans le cadre d’un travail journalistique et suite à l’amendement de la Constitution en 2016 via l’inscription de l’article 50 qui criminalise l’emprisonnement des journalistes pour leurs écrits, les autorités politiques algériennes ont décidé de contredire leurs propres réformes législatives et constitutionnelles en décidant d’emprisonner six journalistes en l’espace de deux mois (entre le mois d’octobre et celui de novembre) pour des accusations portant sur la diffamation et le dénigrement le tout dans le cadre de dossiers juridiques basés autour d’un bon nombre d’accusations relevant du droit commun.

Le journaliste et directeur du journal électronique ‘Dzaier Presse’, Adlane Mallah, n’aurait jamais pensé que sa participation à la séance matinale du 22 octobre d’un rassemblement de soutien à la Maison de presse Tahar Jaout à la capitale – un rassemblement organisé à l’occasion de la Journée nationale algérienne de la presse et qui a appelé à la libération du journaliste Saïd Chitour accusé d’espionnage – allait lui coûter sa liberté le soir même du rassemblement, dans la même prison que Saïd Chitour.

L’ancien directeur de la chaîne ‘Bug TV’, Adlane Mallah, n’a malheureusement pas pu bénéficier du contenu de la lettre du président Bouteflika, publié à l’occasion de la Journée nationale de la presse (journée décrétée en 2013), où il avait déclaré : « La presse

écrite a connu de grandes évolutions au cours des deux dernières décennies avec la parution de plus de 150 journaux. Pour les médias audiovisuels, l’Algérie a aujourd’hui plus de vingt chaînes libres. Tout cela a été renforcé et consolidé par les journaux électroniques qui s’ajoutent aux organes médiatiques publics pour un paysage diversifié. Les médias qui mettent l’accent sur les manquements que connaissent toutes les régions de notre vaste pays contribuent activement à renforcer l’Etat du droit et de la loi. De ce fait, j’appelle tous les journalistes à assumer leur rôle tout en étant sûrs d’être sous la protection de Dieu, de l’Etat et de la loi. Je vous appelle aussi à participer activement dans l’orientation de la société vers le droit chemin.’

Abdelaziz Bouteflika a ainsi reconnu, à Mallah et à ses collègues, que les journaux électroniques représentes un acquis pour le secteur et qu’ils doivent jouer leur rôle vis-à-vis de l’opinion publique tout en présentant des garanties pour protéger les professionnels du secteur grâce à la loi et à l’Etat.

Toutefois, on aurait presque dit que la lettre en question a été rédigée par le président du Zimbabwe ou du Venezuela puisque ce qui en a découlé est exactement le contraire de son contenu. En effet, Adlane Mallah a été convoqué, le soir même, par la gendarmerie nationale pour être questionné avant que sa maison ne soit encerclée par les gendarmes et qu’il ne soit torturé par les agents selon les affirmations médiatiques de son avocat. Des affirmations niées par le ministère public qui a tout-de-même emprisonné le journaliste alors que la Chambre d’accusation a rejeté la demande de sa libération conditionnelle vu que le journaliste est accusé de diffamation, de dénigrement et d’autres délits montés de toutes pièces pour expliquer la décision d’emprisonnement.

Suite à cela, Adlane Mallah a entamé une grève ouverte de la faim avant de retrouver sa liberté alors qu’une grande vague de colère a envahi la rue en soutien à l’affaire. Les avocats du journaliste, à l’instar du maître Abdelghani Badi, ont affirmé que la libération de Mallah représente une victoire de l’article 50 de la Constitution, du militantisme de la rue et du droit national et international.

Quant au journaliste Abderrahmane Mohamed Smar, il n’imaginait certainement pas que ses positions proches de la Gauche, qu’il affichant sur différents plateaux télévisés, allaient, cette fois-ci, lui coûter bien plus que des mesures administratives portant sur la suspension de diffusion des programmes télévisés, comme cela a été le cas avec l’émission ‘Ki Hanna Ki Nas’ et la fermeture de la chaîne télévisée ‘CBC’. L’imagination du journaliste ne lui aurait certainement pas permis de se voir emprisonner et priver de toutes les réformes législatives dans son procès. Les 57 avocats du journaliste ont en effet été surpris, alors qu’ils plaidaient dans l’affaire dans une audience historique au Tribunal de Bir Mourad Raïs à Alger, que leur client a été arrêté sans que le parquet ne s’oppose aux violations, décrites comme ‘criminelles’ au cours de l’enquête, par des services du contrôle judiciaire de la gendarmerie nationale. Les avocats se sont rendus compte que leur client a été emprisonné suite à une convocation téléphonique et que les services de la gendarmerie nationale, qui l’ont arrêté le 23 octobre dernier à 14 heures, a demandé au plaignant de se présenter pour déposer une plainte à 17 heures de la même journée. De son côté, le ministère public a accordé une autorisation de fouille de la demeure du journaliste bien que les faits des accusations portent sur l’inspection de son lieu de travail et non pas son logement.

Ces violations et ces infractions énumérées par les avocats d’Abderrahmane Mohamed Smar ne s’arrêtent pas à ce niveau puisque son collègue et ami, Marouen Boudhiab, a lui aussi été

arrêté après qu’il l’ait accompagné au poste le 23 octobre. Marouen Boudhiab a été emprisonné après que les services de la gendarmerie nationale l’ont faussement accusé à cause de son refus de leur donner des informations sur son collègue concernant ses mouvements et ses relations professionnelles et personnelles. Le 8 novembre 2018, et suite à de grandes pressions internationales et de grandes révoltes survenues en tant que réactions face à ce crime juridique à l’encontre d’un journaliste populaire, le juge du Tribunal de Bir Mourad Raïs a décidé, après 8 heures d’audience, de libérer les deux journalistes et de rouvrir les enquêtes.

Pendant que plusieurs défenseurs des droits humains, des syndicats indépendants et des journalistes travaillant essentiellement dans les journaux électroniques étaient occupés avec l’affaire des journalistes arrêtés (Abderrahmane Mohamed Smar, Marouen Boudhiab et Adlane Mallah) et d’autres journalistes, à l’instar du directeur du site ‘Algérie 24’, Elyes Hadibi, et le directeur de la radio ‘Sarbakan’, Abdelkrim Zaghlash, de nouvelles arrestations qui ont surpris et effrayé les journalistes. En effet, et pendant que l’opinion publique nationale et internationale attendaient des nouveautés pour les quatre journalistes arrêtés, les services de la gendarmerie nationale ont arrêté le journaliste Elyes Hadibi et l’ont présenté à la justice qui a décidé son emprisonnement à cause de ses activités dans les journaux électroniques. Le 31 octobre, la gendarmerie nationale de la ville de Constantine, située au Nord-Est de l'Algérie, a arrêté le journaliste et le directeur de la web radio ‘Sarbakan’ en l’accusant, sur deux niveaux de l’enquête, de diffamation, de dénigrement et, par la suite, d’offense contre un fonctionnaire et d’atteinte à la vie privée d’autrui. Le juge a ordonné l’emprisonnement du journaliste en attendant son procès avant que le palais de Justice de la ville ne l’accuse d’avoir ouvert une radio sans autorisation, d’interférer dans les affaires des autorités

publiques, d’insultes à l’encontre du président de la République et à l’encontre d’un fonctionnaire.

Suite à cette affaire, tout le monde a compris la dangerosité de la situation en Algérie et que cela ne concernait pas uniquement les journalistes mais tous les citoyens puisque toutes les libertés comprises dans les conventions internationales et la Constitution algérienne sont désormais en réel danger. La révolte a envahi les réseaux sociaux et les journalistes ont décidé d’investir les rues avec l’organisation de grands rassemblements protestataires à Alger et à Oran. La révolte des journalistes a aussi atteint Relizane et Béjaïa, au centre et à l'ouest du pays et les dossiers des milliers de blogueurs ont été rouverts ; des blogueurs arrêtés pour s’être exprimé sur les réseaux sociaux. De son côté, le Syndicat algérien des éditeurs des journaux électroniques ont diffusé plusieurs conférences de presse en signe de protestation contre les autorités politiques qui l’ont empêché de tenir son Assemblée générale constitutive ce qui a relancé le débat sur l’indépendance de la justice algérienne. Dans ce cadre, maître Abdelghani a expliqué que l’Algérie connaît une ‘crise des libertés’ couronnée par des pressions pour la libération conditionnelle en faveur de tous les journalistes arrêtés alors qu’Adlane Mallah vient d’être emprisonné de nouveau, depuis une semaine, pour les accusations de rassemblement non armé et pour désobéissance civile. Entretemps, plus de 35 avocats ont décidé de se retirer du procès affirmant que l’audience ressemblait plus à ‘une farce politique’ comme l’a affirmé le doyen des défenseurs des droits humains et des avocats, maître Mustapha Bouchachi, qui a lancé l’hashtag Solidaires avec le comité de défense d’Adlane et La presse en Algérie n’est pas un crime.