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Yémen : Les travailleurs de la ferraille : de grands risques pour des revenus insignifiants

2019-07-04

Achraf Rifi

 

Au bord de son véhicule, Ali Hubeichi traverse les quartiers de Sanaa à la recherche de la ferraille ; du cuivre, du fer et du plastique après que cela est devenu son métier. Âgé de vingt ans, Ali Hubeichi fait le tour des quartiers et s’adresse aux habitants via son mégaphone pour chercher à acheter la ferraille en contrepartie de verres ou de plateaux en plastique. Ali nous a expliqué qu’il exerce ce métier pour pouvoir face aux coûts de la vie, lui qui est en charge d’une famille composée de onze personnes.

Une fois la ferraille ramassée, Ali la revend aux commerçants de la région de Shue pour des gains allant de 1000 (20$) à 2000 riyals (40$) par jour ; des revenus faibles mais Ali considère que cela est mieux que de rester les bras croisés surtout qu’il n’existe plus d’opportunités de travail au pays.

Comme Ali, plusieurs travailleurs ont été obligés de travailler dans ce secteur. A cause de la crise financière, plusieurs femmes et enfants, dont le nombre augmente de jour en jour, travaillent dans le secteur de la ferraille pour faire face aux besoins quotidiens de la vie.

Ahmed, âgé de 10 ans, travaille dans la fouille des déchets dans les quartiers et les décharges de déchets pour chercher les bouteilles en plastique qu’il revend par la suite. Ahmed commence le travail tôt le matin muni d’un grand sac et ne prend congé que tard le soir. L’enfant travaille sans aucune protection sanitaire malgré son

exposition à un nombre incalculable de virus et de danger de tout type.

Ahmed, qui a abandonné ses études depuis deux ans, gagne entre 700 et 1500 riyals par jour et aide sa famille qui a perdu ses sources de revenu depuis le début de la guerre.

Saïd, en charge d’une famille de huit personnes, travaille sous un soleil de plomb et cherche, dans les conteneurs de déchets, les bouteilles en plastique en vue de les rassembler pour les vendre par la suite et obtenir de quoi nourrir sa famille. Se confiant à nous avec une grande timidité, comme s’il avait commis l’irréparable, Saïd nous a expliqué qu’il n’avait pas le choix et que ce métier était son seul destin face à l’absence de toute autre activité qui lui permette de gagner sa vie. Avant la guerre, Saïd travaillait en tant que coursier dans l’une des entreprises publiques. Un travail qu’il a dû quitter après l’arrêt des salaires pour qu’il se retrouve, avec des centaines d’autres travailleurs, en train d’attendre que quelqu’un l’embauche pour des travaux de construction. Lorsqu’il ne trouve pas où travailler, Saïd ramasse les bouteilles en plastique. Notre interlocuteur habite dans une demeure modeste située dans un quartier populaire et il se trouve, souvent, incapable de payer son loyer ce qui le menace, ses enfants et lui, d’expulsion.

Des droits bafoués :

Les travailleurs de ce secteur ne bénéficient d’aucune structure qui organise leur métier et préserve leurs droits. Ils travaillent sans contrat ni assurance maladie et moins encore une couverture sociale. Ce métier est par ailleurs lié à un environnement malsain ce qui représente un grand danger de contamination.

Seule la guerre, qui a empiré la pauvreté dans le pays, est responsable du sort des travailleurs de ce secteur qui deviennent de plus en plus nombreux.

Ali affirme qu’il travaille jusqu’aux dernières heures de la journée et se plaint de la réduction des réserves de la ferraille à cause de la guerre.

Mohamed, propriétaire d’un commerce d’achat de ferrailles, s’est aussi plaint de cette insuffisance et l’a expliquée par la régression du niveau de vie des citoyens surtout avec l’arrêt des salaires. Mohamed réceptionne environ 200 kilos de plastiques par jour et estime que le chiffre est insuffisant comparé aux chiffres d’avant la guerre.

Selon des spécialistes, la totalité des recettes de déchets solides exportés à l'étranger est estimée à 64,398,000$ avant la guerre qui a impacté ces chiffres et suspendu l’exportation pour de longues périodes. Selon les travailleurs du secteur, les prix de vente sont insignifiants avec 1800 riyals pour le kilo de cuivre, 1000 riyals pour le kilo de cuivre jaune, 450 riyals pour le kilo d’aluminium léger et 500 riyals pour l’aluminium lourd. Les batteries périmées sont vendues à 350 riyals le kilo, le plastique, dans toutes ses variantes, et le caoutchouc sont vendus à 45 riyals le kilo.

Les prix du papier, du carton et des vêtements sont estimés à 25 riyals alors que le verre est vendu à 10 riyals le kilo. Ces prix ne sont toutefois pas fixes puisqu’ils baissent ou augmentent selon les conditions du marché et l’évolution de la guerre.

La guerre impacte en effet ce commerce puisque tous les déchets des armes et des explosifs sont vendus pour les ateliers de fabrication du poignard yéménite la Janbiya.

L’organisation professionnelle :

Ce secteur a impérativement besoin d’une structure syndicale pour organiser les affaires professionnelles et défendre les droits des travailleurs. Malgré une tentative faite dans la ville de Ta'izz, au sud du pays, avant la guerre, aucune activité réelle n’a réussi à percer et ce à cause de la guerre qui a éclaté au Yémen depuis 4 ans.

Cette première tentative était faite en 2010 lors de la fondation de la première association spécialisée dans la collecte de déchets plastiques et de la ferraille avec la participation de 450 hommes et femmes, les directeurs des usines de plastiques et des responsables du gouvernorat. Les fondateurs de l’association estimaient que l’organisation allait créer une différence dans les activités du secteur et qu’elle allait pouvoir fixer un prix unifié pour la vente du kilo de plastique et des autres déchets.

L’association avait visé à garantir l’assurance maladie, la couverture sociale et la protection des dangers pour ces travailleurs pour les protéger de tous les risques de métier.

La souffrance de l’enfance :

L’élément le plus malheureux dans l’affaire est que plusieurs enfants ont dû abandonner l’école pour rejoindre ce secteur plein de dangers et menaces ; un élément de plus qui s’ajoute aux malheurs de l’enfance yéménite martyrisée par la guerre.

L’affaire des travailleurs de la ferraille a besoin d’une grande attention par toutes les parties concernées pour protéger les droits des concernés et pour réguler ce secteur régné par l’anarchisme et l’arbitraire.