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Mauritanie : Le calvaire des porteurs du port de Nouakchott

2019-05-26

Les porteurs travaillent, par milliers et en indépendants, au port de Nouakchott. Leur mission principale est de décharger les conteneurs importés de l’étranger via l’océan. Cette classe travailleuse est exposée à différents risques du métier sans bénéficier d’aucune protection de la part des employeurs face au silence de l’État. Depuis environ cinq ans, les porteurs ont mené différentes séries de protestations qui aboutissent, généralement, à un accord écrit et signé par les trois parties. Toutefois, aucun de ces accords n’a jamais été appliqué et les employeurs estiment que l’exécution est impossible malgré les procès-verbaux signés et approuvés.

Habib Ouled Mohamed Salek, né en 1976 au gouvernorat de Hodh El Gharbi et père de trois enfants, travaille au port indépendant de Nouakchott depuis 1999, s’est exprimé sur les difficultés que vivent les porteurs du port où ils sont victimes de la stratégie des employeurs appliquée depuis l’année 2013. Une politique qui consiste à décharger les conteneurs en dehors du port en collaborant avec des travailleurs de sous-traitance excluant ainsi les porteurs du port.

En ce qui concerne la grève actuelle, Habib Ouled Mohamed Salek a indiqué que sa raison directe est le dernier discours du ministre de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration, un discours prononcé à l’occasion de la Journée mondiale du travail, où le ministre a affirmé que le gouvernement a réglé la situation des porteurs et que 2500 d’entre eux bénéficient d’un salaire fixe, d’une assurance maladie et d’une couverture sociale. Selon Ouled Mohamed, aucun de ces propos n’est véridique. L’intéressé a en effet expliqué que, lorsque les travailleurs ont contacté leurs employeurs, ces derniers leur confirmé les propos du ministre et ont

affirmé que les entreprises entameront les procédures nécessaires avant la fin du mois qui se termine dans 13 jours. Les travailleurs ont réclamé l’application des promesses ce qui a été refusé par les patrons qui ont démenti les propos du ministre expliquant qu’ils sont impossibles à réaliser.

Mohamed Ouled Ali, né en 1979 à Kiffa et père de famille et travaille au port depuis 2009, nous a expliqué que 5600 porteurs travaillaient au port ; un chiffre qui a baissé à 2500 travailleurs. Une baisse de l’effectif décidée par l’État et les employeurs depuis 2017 et prétextée par l’intention d’améliorer les conditions de travail pour les travailleurs restant ; des promesses, encore une fois, non-tenues.

Ouled Ali a dévoilé que le porteur ne perçoit, pour un dur labeur, que 4500 ouguiyas par semaine soit environ 11.84$. L’intéressé a résumé les requêtes de ses collègues comme suit :

1-Un gestionnaire neutre qui ne dépende ni des travailleurs ni des entreprises.

2-Une couverture sociale.

3-Une assurance maladie.

4-Un centre de soins médicaux pour les travailleurs.

Omar Ouled Amgeibir, président du service des porteurs relevant de la Confédération libre des travailleurs de la Mauritanie (CLTM) et délégué du même service au port, a indiqué que la grève a commencé jeudi dernier est qu’elle est directement causée par les déclarations du ministre de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration ; des déclarations dans lesquelles le ministre prétend que ses services ont prodigués des droits pour lesquels les travaillent militent depuis 2015, or il n’en est rien ; ces droits figurent parmi les demandes des travailleurs et sont résumés comme suit :

1-Une couverture sociale.

2-Une assurance maladie.

3-Un centre de soins médicaux.

4-Un gestionnaire indépendant ne relevant pas des patrons.

Omar Ouled Amgeibir a ajouté que l’administration concernée a contacté les travailleurs, après les déclarations du ministre, pour les informer que les entreprises ont accepté de souscrire 2500 travailleurs à l’assurance maladie et la sécurité sociale. Cependant, et une fois réunis avec les entreprises en question, les travailleurs ont appris qu’il était impossible d’effectuer les souscriptions en question et que les entreprises ne sont pas tenues d’exécuter les déclarations du ministre. Le seul cas qui permet l’exécution des promesses du ministre est la possibilité que les entreprises prélèvent les sommes payées par les importateurs, pour le déchargement de leurs conteneurs, ramasser les sommes récoltées jusqu’à la fin du mois et payer les travailleurs à hauteur de 50.000 pour certains et 70.000 pour d’autres (131.57 et 184.21$) par mois. Une proposition rejetée par les travailleurs qui ont expliqué qu’ils ne sont pas habitués à être payés au mois et qu’il leur est nécessaire de ramener quotidiennement de quoi nourrir leur famille.

De leur côté, les représentants des patrons ont appelé les délégués des travailleurs à présenter une autre proposition applicable pour les entreprises. De ce fait, les travailleurs ont proposé la mise en place d’une compensation pour les déchargements externes de conteneurs en ajoutant leurs requêtes initiales déjà validées par les patrons et le ministère de tutelle. En contrepartie, les travailleurs ont promis de suspendre la grève. En réponse à cette proposition, les grévistes ont été surpris par leur remplacement par d’autres employés au port.

Le gouvernement mauritanien :

Nous avons essayé, en vain, de contacter le ministre de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration. Il s’avère en effet que le gouvernement ignore totalement les affaires des travailleurs et évite d’en parler surtout en période de tension et de grève.

En revenant aux déclarations en question, on a relevé, au cours du discours diffusé sur la chaîne mauritanienne à l’occasion du 1er mai, que le ministre avait évoqué plusieurs achèvements accomplis par le gouvernement dans le domaine des droits des travailleurs et ce grâce à l’application des conventions internationales et au recrutement de milliers de porteurs avec garantie de l’assurance maladie et de la couverture sociale.

Le ministre a même ajouté que : « cherchant à consolider l’année du dialogue, le gouvernement a approuvé, le 31 janvier 2019, deux projets de loi portant sur la convention internationale numéro 144 (les négociations tripartites sur les critères du travail internationaux).

Le gouvernement a aussi émis des textes organisationnels du Code du travail et a révisé le règlement intérieur des inspections régionales du travail ce qui a permis la séparation entre les dispositifs chargés de régler les contentieux professionnels et ceux chargés de l’inspection et ce dans le but d’éviter les conflits d’intérêts.

La réforme de la main d’œuvre du port a été accomplie grâce à la souscription des porteurs aux différents organismes de sécurité sociale et maladie et de la mise en place de salaires dignes, d’une assurance maladie et d’une couverture sociale. »

Le secrétaire-général de la CLTM, Samourai Ouled Bai, a expliqué que les origines de la crise remontent à l’année 1998 lorsqu’un conflit avait opposé les travailleurs au directeur du port. A l’époque, la CLTM était intervenu pour régler la situation ce qui n’avait pas

empêché la crise de se maintenir et de s’accentuer surtout après le licenciement de 200 syndicalistes. Deux ans plus tard, les licenciés ont été repris et compensés pour leur licenciement ce qui a permis la reprise du dialogue sur la couverture sociale et la retraite. Suite à cela, les travailleurs ont appelé à l’augmentation du tarif du déchargement ce qui a amené l’ancien premier ministre à intervenir pour essayer de créer, suite aux multiples grèves, des syndicats fictifs tout en mettant en place des accords qui n’ont jamais été appliqués.

Samourai Ouled Bai a indiqué que le bureau syndical du port a été fermé et remplacé par une entreprise contractante privée qui n’a fait qu’empirer la crise. Et d’ajouter qu’il existe plusieurs procès-verbaux entre les parties prenantes qui n’ont jamais été appliqués ce qui prouve le non-sérieux de l’Etat dans l’affaire des ports et que tout accord ne vise, en réalité, qu’à gagner un peu de temps.