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Mauritanie : Les travailleurs portuaires en grève pour faire appliquer les accords

2018-08-05

Karim Ben Mansour

 

 

La Mauritanie connaît la grève de centaines de travailleurs portuaires, des travailleurs chargés de vider les conteneurs au port de Nouakchott ; ces grèves surviennent pour faire pression sur le gouvernement pour qu’il applique les accords signés au cours des dernières années.

Connus sous l’appellation ‘les porteurs’, les travailleurs portuaires travaillent dans des conditions difficiles où ils sont souvent exténués par le chargement ou le déchargement de tous les conteneurs. Un travail demandant un important effort physique au quotidien ce qui n’a pourtant pas empêché les autorités de continuer à ignorer les droits de ces travailleurs qui sont sous payés.

La relation tendue entre les porteurs et le gouvernement mauritanien ne date pas d’hier mais le dernier désengagement des autorités a fait déborder le vase. Nous ne pouvons parler des requêtes des porteurs sans revenir aux dimensions historiques de l’affaire.

Une Histoire de luttes et d’injustices :

L’Histoire des travailleurs du port de Nouakchott est remplie d’injustices ; bien que le port représente une base principale de l’économie nationale, ses travailleurs subissent des conditions de travail difficiles et sont toujours mal payés.

Depuis sa construction, le port emploie des porteurs de sociétés spécialisées dans la marine marchande. En 1972 les sociétés ont fondé une ligue appelée ‘Bureau d’emploi de la main d’œuvre portuaire’. Le secrétaire-général de la Confédération Générale des Travailleurs de la Mauritanie, Abdallah Ould Mohamed, a expliqué qu’il a été convenu de mettre une place une liste de porteurs professionnels pour organiser les procédures du travail tout en révisant ladite liste annuellement.

Abdallah Ould Mohamed a affirmé que, depuis les années 80, ladite liste n’a pas été révisée et que le clientélisme est devenu son seul critère. Cette situation a provoqué de grandes protestations en 1979 qui ont amené les autorités à mettre en place un système d’assurance aux porteurs tout en leur garantissant des moyens de transport en prélevant 20 ouguiyas de chaque décharge. Toutefois, cet accord n’a pas été appliqué et les porteurs ont été exposés aux pires traitements possibles où leurs salaires ont été déduits alors qu’ils faisaient objets de grandes opérations de chantage.

Cette situation a duré jusqu’aux années 2002 et 2004 où les porteurs avaient entamé une grève pour imposer le changement de leur réalité. Le secrétaire-général de la Confédération Générale des Travailleurs de la Mauritanie avait expliqué que les protestataires réclamaient

des services de transport et d’assurance maladie et l’ajustement de la liste d’emploi des porteurs sans compter les augmentations salariales. Face à ces requêtes, les autorités n’ont eu d’autres réponses que la violence en faisant en sorte que le dossier des porteurs devienne une affaire de renseignement par excellence.

En mai 2013, les travailleurs portuaires ont organisé un rassemblement protestataire devant le palais présidentiel en raison de la détérioration croissante de leur situation. Suite à cette manifestation, les autorités ont validé quelques-unes des requêtes et ont même signé un accord stipulant la mise en place d’un système d’assurance maladie pour tous les porteurs. Cependant, les travailleurs ont été surpris par la décision des commerçants employeurs, ayant assez d’influence et bénéficiant d’importantes relations avec les autorités, qui ont décidé de faire décharger les conteneurs par une main d’œuvre étrangère en dehors de la capitale.

Depuis cet épisode, plusieurs porteurs se sont trouvé au chômage de fait ce qui a grandement impacté leur situation familiale et, ce, jusqu’à l’année 2014 où un accord, injuste et servant les intérêts des commerçants et des hommes d’affaires, a été signé ; l’accord stipule que seuls les conteneurs transportant des marchandises sans importance sont déchargés au port alors que les autres sont transférés au centre-ville pour être déchargés par des porteurs étrangers.

Les porteurs locaux ont estimé que l’accord vise à les appauvrir et ont décidé d’entamer une nouvelle grève en 2016 pour réclamer leurs droits. Cette grève a fini par faire céder le gouvernement et le ministère de la Fonction Publique, du Travail et de la Modernisation de l’Administration a signé un accord, en 2017, avec les grévistes stipulant le déblocage des compensations en faveur des porteurs. Le même accord a garanti aux porteurs le droit à pension et à une prime de la valeur de 12 mois du salaire. En ce qui concerne la troisième catégorie des porteurs, la convention a indiqué que les concernés ont le droit au départ volontaire en contrepartie d’une prime de douze mois de salaires en plus de la garantie des contrôles médicaux.

Fidèle à ses habitudes, le gouvernement mauritanien s’est rapidement désengagé de cet accord et surtout du point qui interdit la sous-traitance aux sociétés privées et qui régularise les prélèvements salariaux selon l’ancienneté des travailleurs.

Des demandes équitables et renouvelées :

Les requêtes des travailleurs portuaires ne sont pas réellement différentes des anciennes demandes ; le vrai problème est que le gouvernement finit toujours par se désengager de tous ses accords.

Aujourd’hui, les porteurs réclament la mise en place d’un point médical correctement équipé et opérationnel, d’être consultés avant toute opération de prélèvement sur salaire, de bénéficier d’un moyen de transport et d’être partie intégrante dans la gestion des affaires qui les concernent directement.

Les porteurs ont affirmé avoir l’intention de s’accrocher à leurs requêtes expliquant que les pratiques des autorités et des commerçants influents ne les empêcheront pas de poursuivre leur militantisme. Les travailleurs ont déclaré être déterminés à avoir la permission de

décharger les conteneurs dans des conditions appropriées dans la ville et non pas au port et à obtenir le droit à la retraite. Et d’ajouter que les déchargements des conteneurs sont payés à moins de 5$ pour chaque porteur ce qui est largement insuffisant comparé à l’effort que cela demande.

Le porte-parole des travailleurs a déclaré, au cours d’une conférence de presse, que les porteurs cherchent à obtenir leurs droits légitimes et qu’ils se rendent, actuellement, sur les lieux de leur travail et se retrouvent à ne rien faire. L’intéressé a ajouté que l’Etat leur a donné le droit de charger et décharger 18sortes de produits sauf que l’accord n’a toujours pas été appliqué.

Un traitement sécuritaire de l’affaire et un soutien syndical :

Face à l’escalade menée par les protestataires et à l’insistance du gouvernement en ce qui concerne le blocage des négociations, la solution sécuritaire est devenue l’issue la plus évidente pour les décideurs mauritaniens. Les autorités ont en effet fait encercler le port par les forces de l’ordre où les agents de la gendarmerie mauritaniennes ont empêché les protestataires d’atteindre le port de Nouakchott en arrêtant plusieurs d’entre eux suite à des confrontations sanglantes. Les gendarmes ont utilisé des bombes lacrymogènes et sonores pour disperser les manifestants qui, eux, s’accrochent à leurs requêtes.

Les violences policières ont amené plusieurs organisations de défense des droits humains et des organismes syndicaux à dénoncer les pratiques du gouvernement et à soutenir les grévistes. Dans ce cadre, le président de la Confédération Libre des Travailleurs de la Mauritanie, Samurai Ould Bai, a fortement dénoncé la politique gouvernementale et a assuré que les autorités ont licencié des centaines de porteurs en les privant de leurs droits.

De son côté, le président de l’Instance du Sahel pour la Défense des Droits de la Personne, Ibrahim Ould Bilal Ould Ramadan, a appelé les autorités mauritaniennes à résoudre l’affaire en toute conscience en s’éloignant des solutions policières. L’intéressé a qualifié la situation d’étouffante rappelant que des dizaines de voitures et de soldats, lourdement armés, encerclent les travailleurs à l’intérieur des lieux. Ould Ramadan que les délégués des travailleurs, convoqués au ministère de tutelle avant-hier, n’ont reçu aucune proposition susceptible d’être une solution et ont juste été appelés à arrêter la grève pour que les négociations puissent être reprises. Et d’ajouter que les porteurs ont catégoriquement rejeté l’offre et ont insisté pour poursuivre la grève menaçant d’intensifier leurs mouvements.

La souffrance des travailleurs du port de Nouakchott se poursuit alors que le gouvernement continue de camper sur ses positions. Toutefois, la détermination des porteurs a surpris tous les observateurs des affaires ouvrières en Mauritanie alors que certains continuent d’espérer de voir le gouvernement céder aux requêtes légitimes des intéressés.